La mode des risques psychosociaux

Par Olivier Roques, IAE d’Aix-en-Provence

La France est le pays de la haute couture et de la mode. Le président de France Télécom a lancé la « mode des suicides » au travail. Beaucoup ont raillé cet homme, jugeant sa communication mauvaise et, comme diraient mes étudiants, lui ont taillé un costard tout neuf. Les créateurs portent rarement sur eux leurs propres collections : ils laissent à d’autres le soin de le faire. Gageons que Didier Lombard aura la même sagesse et se tiendra loin de la mode qu’il a eu l’audace de révéler.

Pour ce qui est de l’accusation d’être un mauvais communicant en revanche, elle est infondée. D’abord, rares sont les patrons français qui savent suffisamment intéresser les médias pour que l’on parle durablement d’eux, que les citoyens les invitent dans leurs conversations de café du commerce et les universitaires autour de leurs machines à café. Si depuis Nietzsche Dieu est mort, le Diable est mal en point lui aussi et il n’est pas donné à tout le monde de prendre sa place. Etre sulfureux et à la mode sans céder à la facilité d’être un rebelle - ce dernier étant forcément sympathique - ça mérite un coup de chapeau.

Les premiers qui devraient se découvrir devant Didier Lombard sont ceux qui se réunissaient à 4 ou 5 comme des conspirateurs dans les petites salles des congrès pour présenter leurs communications lugubres remplies des pleurnicheries invraisemblables de salariés hermétiques à l’empowerment, qui voyaient des doubles contraintes là où ils gagnaient en autonomie en gérant des situations de travail plus riches et complexes, où au lieu de se réjouir d’un plan de sauvegarde de l’emploi pour leur permettre de rebondir restaient pétrifiés d’insécurité, où plutôt que d’être reconnaissants à leurs supérieurs pour leurs jugements sur leurs performances, ces matérialistes ne voyaient que la perte de leur prime de fin d’année. J’en ai connu qui essayaient de caser leurs papiers malpolis et inconvenants encore dégoulinants des larmes de leurs interviewés auprès de relecteurs embarrassés : « Essayez les psychologues sociaux : depuis Milgram ça les intéresse les gens qui souffrent ». « Voyez les sociologues, après tout, Durkheim s’est fait un nom grâce à de malheureux suicidés ». « Postez-vous à la sortie d’une morgue : il passera bien un médecin du travail désœuvré. Peut être lira-t-il votre texte enthousiasmant comme un polype du colon ».

Homme de communication certes, de mode reste à voir. Ou plutôt maître dans l’art de nous faire passer pour une mode ce qui a toujours été dans d’autres temps et d’autres lieux. On s’est banalement toujours tué au travail. Il paraît que le sang des ouvriers consolidait le mortier de nos immortelles cathédrales. Temples des temps modernes, mines, aciéries, unités de raffinage avaient jadis besoin de sacrifices humains pour fonctionner. Les bureaucrates de l’ANACT, les ergonomes et les syndicalistes mécréants ont chassé la part divine du moindre poste de pilotage. Même les militaires rêvent de la guerre « zéro mort1 ». De quoi voulez-vous donc qu’on meure ? Il ne nous reste plus que le stress au travail. Alors bien sûr, il est à la mode, comme la maladie d’Alzheimer ou le cancer. Comment mourir s’il n’y a plus ni peste, ni choléra, ni typhus ? Et puis il n’y a que 10 – 15 ans, on le savait déjà, que les Japonais se suicidaient aussi au travail. On appelle cela le karochi. Mais voilà, à l’époque, le Japon, 1 S’entend parmi les professionnels. Les grandes guerres nous enseignent plutôt que la proportion de civils tués par rapport aux militaires est d’autant plus forte qu’on se rapproche de l’époque contemporaine. c’était loin, c’était folklorique… une sorte de tradition locale en somme, à l’instar du seppuku. Après 45, on leur avait enlevé la possibilité de faire de vraies guerres et de permettre aux kamikazes de sauter avec leur avion. Il fallait bien leur laisser quelque chose : il était naturel que la guerre économique se menât au prix de quelques suicides2 .

Les états-majors avaient fini par comprendre que les kamikazes coûtaient trop cher : les gestionnaires japonais finiraient par comprendre la même chose ; simple question d’humanisme et de temps. On n’allait pas gaspiller ses neurones à cela. Autant se mettre en tête de défendre l’entreprise en allant faire la guerre aux Papous au prétexte qu’ils avaient mangé le fils Rockfeller ! Mais au moins, me dira-t-on indigné de cette comptabilité macabre, les chiffres sont là : 35 suicides en 2008-2009. Eh bien justement, c’est proche de la moyenne nationale3 et c’est en cela que Didier Lombard est un bon communicant : il a su s’inspirer des techniques marketing qu’il insufflait à sa propre entreprise et mettre à profit la caisse de résonance que lui offrait sa notoriété pour mettre sur le devant de la scène le stress dans les entreprises. Pour tous ceux qui sont passés à l’acte, cette caisse de résonance a donné quelque chance à leur intention de punir ceux qui les ont plongés dans le désespoir. Je pense alors aux autres, aux professions dont on sait depuis longtemps qu’elles ont réellement des taux de suicide supérieurs aux autres, mais depuis tant de temps qu’aucun journal n’en fera la une comme les agriculteurs ou les policiers, aux professions soumises aux violences du public et dont l’image s’est dégradée tels les enseignants ou le personnel soignant, aux salariés qui travaillent dans de si petites structures et qui sont si peu nombreux que jamais personne n’honorera leur malheur d’une colonne dans un canard local.

Pas vendeur mon bon ami ! Dans toute histoire il faut un méchant… du folklore : allez donner ce rôle à un champ de betteraves même pas transgéniques. Quand Dieu a fait mourir son fils, il n’a pas mégoté sur la mise en scène si j’ose dire. Ponce Pilate qui s’en lave les mains, le Golgotha, les trois croix, le bon et le mauvais larron, les sept paroles du Christ, le tombeau vide : tout y était. Et quand Jan Palach4 s’est immolé à Prague, il l’a fait sur la plus belle place qu’il a trouvée : la Václavské náměstí. Alors rentre chez toi, salarié anonyme de la petite SA. Remballe ton jerrican et tes allumettes : les places d’honneur sont déjà prises. Personne ne viendra te voir brûler au fond de ton impasse. 


2. Avec en moyenne 24,4 pour 100000 en 2007, le taux de suicide au Japon est supérieur à celui de la France (17) mais ne compte pas parmi les leaders mondiaux. Ceux-ci se trouvent notamment dans les pays de l’Est : Biélorussie (35 en 2003) ou Russie (30 en 2006). Le Japon a des taux plus élevés que la France pour les jeunes et moins pour le grand âge. Il faut bien garder à l’esprit que ces chiffres sont ceux du suicide en général et donc ne traitent pas directement du suicide lié au travail. Source OMS : http://www.who.int/mental_health/prevention/suicide/country_reports/en/index.html. Tous les chiffres proviennent de cette unique source sélectionnée parmi plusieurs autres. En effet, le lecteur pourra trouver des statistiques différentes suivant les modes de calcul mais surtout selon les années (notamment en raison de baisses - relatives - dans certains pays de l’Est). 3 35 suicides au 31 décembre (source syndicale) ou 32 au 1er décembre (source direction) – chiffres rappelés par Le Figaro.fr / AFP 26 – 02 – 10. Comme l’effectif de France Télécom en France est de 100000 salariés, avec 17,5 pour 100000 par an, le taux de suicide est voisin de celui de la population française. Une telle comparaison est cependant grossière : il faudrait comparer les valeurs pour la population active. Si je n’ai pas d’information sur une telle statistique, il semble toutefois que les catégories sans emploi soient plus exposées à des facteurs de risques que les actifs. L’âge, le sexe et leur distribution devraient être contrôlées. Reste la dernière difficulté : les causes du suicide sont souvent multifactorielles : il est donc difficile d’établir une relation directe et unique entre sollicitations au travail et suicides. 4 Le 16 janvier 1969 à l’âge de 21 ans, en protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques. 

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